Lorsque vous marchez dans la rue, avez-vous déjà pris le temps d’observer votre démarche ? Certains avancent avec une foulée naturelle et équilibrée, tandis que d’autres présentent une posture caractéristique : les pieds tournés vers l’extérieur, formant ce que l’on appelle couramment une « marche en dedans » ou « pas en dedans » — une déformation posturale souvent perçue comme anodine, mais qui peut avoir des répercussions profondes sur la santé articulaire.
Cette attitude n’affecte pas seulement l’esthétique de la posture — elle altère subtilement l’alignement biomécanique de la chaîne inférieure. Le genou et la cheville, véritables interfaces entre le corps et le sol, enregistrent chaque jour les contraintes mécaniques induites par cette désaxation. À long terme, ces micro-traumatismes répétés peuvent se traduire par des douleurs chroniques, une usure prématurée du cartilage ou même des lésions ligamentaires ou méniscales.
Comment la marche en dedans perturbe-t-elle l’alignement fonctionnel des membres inférieurs ?
1. Contrainte rotatoire anormale au niveau du genou
En marche normale, les orteils sont orientés vers l’avant ou légèrement vers l’extérieur, permettant un alignement harmonieux entre le fémur et le tibia. Lorsque les pieds s’écartent fortement vers l’extérieur, le tibia subit une rotation externe relative au fémur, tandis que la rotule et le condyle fémoral continuent à suivre une trajectoire antérieure. Cette dissociation génère une torsion pathologique au niveau de l’articulation du genou, augmentant la charge sur les structures internes — notamment le ligament collatéral médial et le ménisque interne — et favorisant une usure asymétrique du cartilage articulaire. De nombreux patients rapportent ainsi des douleurs diffuses à la face interne du genou, sans traumatisme apparent.
2. Instabilité chronique de la cheville
La cheville joue un rôle fondamental dans la transmission des forces verticales et la régulation de l’équilibre dynamique. En marche en dedans, le centre de gravité se déplace vers la bordure interne du pied, provoquant un affaissement progressif de la voûte plantaire — un facteur prédisposant au pied plat fonctionnel. Ce phénomène entraîne une laxité des ligaments latéraux externes et une surcharge des structures médiales, perturbant l’équilibre proprioceptif. Le risque de luxation ou d’entorse de la cheville augmente significativement, surtout sur terrain irrégulier, et la récupération est souvent plus lente en raison d’une instabilité sous-jacente non corrigée.
3. Déséquilibre musculaire pelvien
La chaîne cinétique ne s’arrête pas au niveau du pied : toute modification distale se propage proximalement. Pour compenser la rotation externe du pied, les muscles rotateurs externes de la hanche (notamment le piriforme et les obturateurs) deviennent hypertrophiques et hyperactifs, tandis que les fléchisseurs de la hanche et les rotateurs internes s’affaiblissent. Parallèlement, le grand fessier et le moyen fessier perdent leur capacité à stabiliser le bassin pendant la phase d’appui. Ce déséquilibre favorise une antéversion pelvienne ou une rotation asymétrique du bassin, entraînant une surcharge compensatoire au niveau lombaire. De nombreuses lombalgies « idiopathiques » trouvent ainsi leur origine dans une biomécanique défectueuse remontant depuis les pieds.
Quelles sont les causes fréquentes de cette démarche ?
1. Facteurs anatomiques congénitaux ou développementaux
Certains individus présentent dès l’enfance une configuration osseuse prédisposant à la marche en dedans : angle cervico-diaphysaire fémoral augmenté, torsion tibiale externe physiologique ou encore coxa vara. Ces variations structurelles sont souvent bénignes si elles restent modérées et asymptomatiques. Toutefois, lorsqu’elles dépassent les seuils fonctionnels — notamment au-delà de 15° de rotation externe passive du fémur — elles exposent à un risque accru de dégénérescence articulaire précoce, particulièrement au niveau du genou et de la cheville.
2. Habitudes posturales acquises
La majorité des cas relève d’un apprentissage moteur inadéquat. La position accroupie prolongée — fréquente chez les artisans, les jardiniers ou les enfants — raccourcit les rotateurs externes de la hanche, rendant difficile le retour à une position neutre. Le port de chaussures inadaptées (trop souples, sans soutien de la voûte ni rigidité du talon) ou usées de façon asymétrique conduit le pied à chercher une nouvelle base d’appui, renforçant progressivement la tendance en dedans. Enfin, l’hypotonie des muscles fessiers, liée à la sédentarité, prive le système locomoteur de son principal stabilisateur pelvien, obligeant le corps à recourir à la rotation externe comme stratégie de compensation.
3. Surcharge pondérale
L’excès de poids amplifie mécaniquement les effets néfastes de la marche en dedans. Chaque kilogramme supplémentaire multiplie par quatre la pression exercée sur le genou en phase d’appui. Pour maintenir la stabilité, le corps élargit naturellement la base de sustentation — d’où l’accentuation spontanée de la marche en dedans. Mais cette adaptation immédiate se fait au prix d’une déviation persistante de la ligne de force, accélérant la dégradation cartilagineuse et augmentant le risque d’arthrose précoces, notamment chez les sujets âgés de moins de 50 ans.
Stratégies thérapeutiques fondées sur des preuves
1. Renforcement ciblé des muscles stabilisateurs
Le pilier de la correction repose sur la rééducation des muscles profonds de la hanche et du tronc. Le grand fessier et le moyen fessier doivent être activés spécifiquement via des exercices comme la levée latérale en décubitus latéral ou le « clamshell ». Ces gestes restaurent la capacité du fémur à maintenir une position neutre durant la marche. Parallèlement, le renforcement du transverse de l’abdomen et du multifide lombaire améliore la stabilité du bassin, réduisant les compensations vertébrales. Une pratique régulière — trois séances hebdomadaires de 20 minutes — suffit à modifier durablement les schémas neuromusculaires.
2. Rééducation consciente de la marche
La prise de conscience kinesthésique est essentielle. Il s’agit d’adopter une intention motrice claire : imaginer deux lignes parallèles devant soi, orienter les orteils vers l’avant ou avec une divergence maximale de 5 à 8 degrés, et respecter la séquence d’appui — talon externe → plante complète → propulsion par le gros orteil. Cette reprogrammation sensorimotrice demande plusieurs semaines pour devenir automatique, car elle implique la réorganisation des circuits corticaux associés à la marche.
3. Orthèses plantaires et chaussures adaptées
Un équipement approprié constitue un soutien indispensable. Les chaussures doivent présenter une semelle intermédiaire rigide, un contrefort talonnière bien structuré et un soutien longitudinal de la voûte plantaire. Les orthèses personnalisées, prescrites après bilan podologique et baropodométrie, permettent de corriger la répartition des charges au sol, de limiter la pronation excessive et de rétablir une progression mécanique plus linéaire. Elles ne remplacent pas la rééducation musculaire, mais agissent comme un « cadre » facilitant l’apprentissage d’une biomécanique optimale.
La démarche n’est pas qu’un simple geste quotidien : c’est un indicateur fiable de l’intégrité du système locomoteur. Une marche en dedans non corrigée n’est pas une simple particularité esthétique — c’est une dette mécanique accumulée au fil des années, dont le règlement se paie tôt ou tard en douleur, en inflammation ou en dégénérescence articulaire. L’heure n’est pas à attendre le signal d’alarme, mais à agir préventivement : chaque pas conscient, chaque contraction musculaire réapprise, chaque chaussure choisie avec soin, contribue à réécrire la trajectoire de votre santé articulaire — pour marcher plus librement, plus longtemps, et en pleine autonomie.